Créances commerciales incontestées : la nouvelle procédure simplifiée de recouvrement expliquée

Point de situation législatif — Mars 2026

La proposition de loi n° 187 (2025-2026) a été adoptée à l’unanimité par le Sénat le 29 janvier 2026 (308 voix pour, 0 contre). Elle est actuellement examinée par l’Assemblée nationale, où le rapport de la commission des lois a été déposé le 23 mars 2026. Son adoption définitive est imminente. Cet article présente le dispositif tel qu’adopté par le Sénat et transmis à l’Assemblée nationale.

 

Chaque année, les impayés commerciaux représentent des dizaines de milliards d’euros de pertes pour les entreprises françaises. Pour les TPE et PME qui n’ont ni les ressources ni le temps de s’engager dans des procédures judiciaires longues et coûteuses, recouvrer une créance entre professionnels relevait souvent du parcours du combattant. C’est précisément ce constat qui a motivé une initiative législative majeure : instaurer une procédure simplifiée de recouvrement des créances commerciales incontestées, déjudiciarisée, confiée aux commissaires de justice et applicable quel que soit le montant de la créance.

Sommaire - Créances commerciales incontestées : la nouvelle procédure simplifiée de recouvrement expliquée

Créances commerciales incontestées : la nouvelle procédure simplifiée de recouvrement expliquée

1. Pourquoi cette réforme ? Le contexte des impayés B2B en France

Les retards de paiement constituent aujourd’hui l’une des premières causes de fragilisation des entreprises en France. Ils affectent la trésorerie, freinent les investissements, retardent les recrutements et peuvent conduire, dans les cas les plus graves, à des défaillances en cascade.

Des chiffres qui donnent le vertige

Les données disponibles brossent un tableau préoccupant :

  • 40 milliards d’euros : c’est l’estimation des pertes de trésorerie liées aux impayés commerciaux en 2025.
  • 68 564 défaillances d’entreprises ont été recensées en France en 2025 — un niveau record.
  • 5 400 € : c’est le montant moyen d’un impayé commercial en France — un montant supérieur au seuil de 5 000 € de l’ancienne procédure simplifiée, la rendant inapplicable dans la majorité des cas.
  • Près d’1 entreprise sur 4 est directement menacée par les retards de paiement de ses clients.

 

Le verrou de la judiciarisation

Jusqu’à présent, lorsqu’un professionnel reconnaissait devoir une somme d’argent sans la régler, le créancier était contraint d’obtenir une décision judiciaire — en pratique, une injonction de payer — même si la créance ne faisait l’objet d’aucune contestation réelle. Cette procédure est souvent perçue comme trop longue, trop coûteuse et trop technique pour les petites structures qui manquent de ressources internes pour la mener à bien.

C’est ce paradoxe que le législateur a voulu corriger : pourquoi solliciter un juge pour une créance que personne ne conteste ?

2. Qu'est-ce que la procédure simplifiée de recouvrement des créances commerciales ?

La procédure simplifiée de recouvrement des créances commerciales incontestées est une nouvelle voie de droit créée par la proposition de loi n° 187 (2025-2026), déposée au Sénat par le sénateur François Patriat le 4 décembre 2025 et adoptée à l’unanimité par la chambre haute le 29 janvier 2026.

Son principe est simple : permettre aux entreprises créancières d’obtenir un titre exécutoire sans passer par un juge, dès lors que la créance est de nature commerciale, facturée, et qu’elle ne fait l’objet d’aucune contestation de la part du débiteur.

Le dispositif repose sur l’intervention successive de deux professionnels du droit :

  1. Le commissaire de justice — qui notifie le commandement de payer et, en cas de silence du débiteur, dresse le procès-verbal de non-contestation.
  2. Le greffier du tribunal de commerce — qui vérifie la régularité de la procédure et rend le procès-verbal exécutoire en y apposant la formule exécutoire.

 

Un modèle inspiré de la procédure petites créances, mais sans plafond de montant

La procédure s’inspire de la procédure simplifiée de recouvrement des petites créances (moins de 5 000 €) créée par la loi Macron du 6 août 2015, mais elle s’en distingue sur deux points essentiels : elle est limitée aux créances commerciales entre professionnels, et elle est applicable quel que soit le montant de la créance.

3. Quelles créances sont éligibles ? Les conditions d'application

La nouvelle procédure ne concerne pas toutes les créances. Pour être éligible, une créance doit remplir plusieurs conditions cumulatives.

Conditions relatives à la nature de la créance

  • Une créance contractuelle ou statutaire : la dette doit résulter d’un contrat commercial ou d’une obligation de nature statutaire entre professionnels.
  • Une créance facturée : la créance doit avoir fait l’objet d’une facturation. Pas de procédure sans facture émise.
  • Une créance certaine, liquide et exigible : la créance ne doit pas faire l’objet d’une contestation objective, son montant doit être déterminé, et son échéance doit être passée.
  • Une créance entre professionnels : commerçants, artisans, sociétés commerciales (SAS, SARL, SA…), établissements de crédit, sociétés de financement.

 

Conditions relatives aux parties

Les deux parties — créancier et débiteur — doivent être des professionnels. La procédure ne s’applique pas aux créances à l’égard de particuliers (consommateurs).

Créances exclues du dispositif

Le texte adopté par le Sénat exclut expressément :

  • Les créances complexes : échéances de crédit, créances statutaires impliquant une vérification approfondie.
  • Les créances commerciales déjà couvertes par la procédure petites créances (< 5 000 €) : les deux dispositifs sont distincts. La procédure petites créances continue de s’appliquer aux créances non commerciales inférieures à 5 000 €.
  • Les créances contestées : dès lors que le débiteur conteste la créance, la procédure prend fin sans titre exécutoire. Le créancier conserve la voie judiciaire.

4. La procédure étape par étape : de la sommation au titre exécutoire

Voici comment se déroule concrètement la nouvelle procédure de recouvrement simplifié des créances commerciales :

 

Étape

Action & Délai

1

Le créancier mandate un commissaire de justice pour engager la procédure. Il lui communique la facture impayée (certaine, liquide, exigible) ayant une cause contractuelle entre professionnels.

2

Le commissaire de justice adresse au débiteur une sommation de payer dans un délai d’un mois. Ce commandement de payer l’informe de la procédure et de ses droits (payer, contester ou rester silencieux).

3

Le débiteur dispose d’un délai pour réagir : il peut payer (fin de la procédure), contester la créance (fin de la procédure sans préjudice du recours judiciaire du créancier), ou ne pas répondre.

4

En cas de silence du débiteur au-delà de 8 jours, le commissaire de justice dresse un procès-verbal de non-contestation constatant l’absence de paiement et de contestation.

5

Le greffier du tribunal de commerce compétent vérifie la régularité formelle de la procédure et appose la formule exécutoire sur le procès-verbal, qui devient alors un titre exécutoire.

6

À l’initiative du créancier, le procès-verbal exécutoire doit être signifié au débiteur dans un délai de 6 mois. Le débiteur peut toujours former opposition après signification.

7

Le procès-verbal est également transmis systématiquement au président du tribunal de commerce du siège du débiteur, pour détecter précocement les entreprises accumulant les impayés.

8

En l’absence d’opposition, le créancier peut engager l’exécution forcée : saisie-attribution sur compte bancaire, saisie des rémunérations, etc.

 

Durée estimée de la procédure

En l’absence de contestation ou de silence prolongé du débiteur, la procédure peut aboutir à un titre exécutoire en quelques semaines — contre plusieurs mois pour une injonction de payer classique. C’est l’un des avantages majeurs du dispositif pour les PME confrontées à des impayés non litigieux.

 

5. Le procès-verbal de non-contestation : la clé de voûte du dispositif

L’innovation centrale de ce texte est l’introduction du procès-verbal de non-contestation dressé par le commissaire de justice. C’est un mécanisme inédit dans le droit français du recouvrement.

Quand est-il dressé ?

Le commissaire de justice dresse ce procès-verbal lorsque, au-delà de 8 jours à compter de la sommation de payer, le débiteur :

  • n’a pas payé tout ou partie de la dette, ET
  • n’a pas contesté la créance.

 

Le procès-verbal constate formellement ces deux absences : ni paiement, ni contestation. Il est le fondement sur lequel le greffier apposera la formule exécutoire.

Comment devient-il un titre exécutoire ?

Le procès-verbal est transmis au greffier du tribunal de commerce compétent. Celui-ci procède à une vérification de la régularité formelle de la procédure (respect des délais, qualité des parties, nature de la créance). S’il conclut à la régularité, il appose la formule exécutoire. Le document acquiert ainsi la valeur d’un titre exécutoire.

La signification au débiteur

À l’initiative du créancier, le procès-verbal exécutoire doit être signifié au débiteur dans les 6 mois suivant son établissement. Passé ce délai, il est non avenu. Le débiteur qui reçoit cette signification peut encore former opposition.

La transmission au tribunal de commerce

Le texte prévoit une mesure particulièrement innovante : le procès-verbal exécutoire est systématiquement transmis au président du tribunal de commerce du siège social du débiteur. Cette disposition vise à permettre une détection précoce des entreprises en difficulté et un suivi des acteurs accumulant les impayés.

6. Qui paie les frais de procédure ?

C’est l’un des points les plus favorables aux créanciers dans ce nouveau dispositif.

Les frais sont à la charge du débiteur

Contrairement à la procédure simplifiée de recouvrement des petites créances (< 5 000 €) où les frais sont imputés au créancier, les frais occasionnés par la nouvelle procédure commerciale sont à la charge du débiteur. Le législateur justifie cette règle par le caractère fautif du non-paiement : c’est le débiteur qui, en ne s’acquittant pas de ses obligations, crée la nécessité de la procédure.

 

Cette règle constitue un avantage direct pour les entreprises créancières, notamment les TPE et les artisans qui hésitent parfois à engager des démarches de recouvrement par crainte d’un coût disproportionné par rapport au montant de la créance.

 

7. Les droits du débiteur sont-ils préservés ?

La question des droits de la défense a été au cœur des débats législatifs. Le Conseil national des barreaux (CNB), notamment, a exprimé des réserves sur le risque d’atteinte aux droits de la défense et à l’accès au juge.

Voici les garanties prévues par le texte pour le débiteur :

  • Droit à l’information complète : le commandement de payer notifié par le commissaire de justice doit préciser les droits du débiteur — sa faculté de payer, de contester ou de prendre contact.
  • Droit de contestation à tout moment avant le PV : le débiteur peut contester la créance pendant le délai imparti. Dès lors qu’il exprime une contestation, la procédure prend fin et le créancier est renvoyé à la voie judiciaire.
  • Droit d’opposition après signification du PV : même une fois le procès-verbal rendu exécutoire et signifié, le débiteur peut former opposition devant le tribunal compétent.
  • Contrôle du greffier : le greffier du tribunal de commerce vérifie la régularité de la procédure avant d’apposer la formule exécutoire. Ce contrôle formel constitue un garde-fou contre les abus.

 

Important : la procédure ne convient qu’aux créances véritablement non litigieuses

Si votre débiteur conteste la créance — même partiellement — la procédure simplifiée prend fin. Elle ne se substitue pas à l’injonction de payer ou à l’assignation devant le tribunal de commerce pour les litiges réels. Elle complète l’arsenal du créancier pour les cas où la dette est reconnue mais non réglée.



8. Comparatif : nouvelle procédure simplifiée vs injonction de payer classique

Critère

Injonction de payer (actuelle)

Nouvelle procédure simplifiée

Passage devant un juge

Obligatoire

Non requis — procédure déjudiciarisée

Montant de la créance

Illimité

Illimité (quel que soit le montant)

Type de créance

Tout type contractuel

Créances commerciales entre professionnels (commerçants, artisans, SAS, SARL…)

Intervenant principal

Juge + greffe + commissaire de justice

Commissaire de justice + greffier tribunal de commerce

Délai avant titre exécutoire

Plusieurs mois (délais judiciaires)

Quelques semaines si pas d’opposition

Frais de procédure

À la charge du créancier en avance

À la charge du débiteur (car comportement fautif)

Droit d’opposition du débiteur

1 mois après signification

Maintenu — opposition possible après signification du PV

Transmission au tribunal de commerce

Non systématique

Oui — détection précoce des entreprises en difficulté

9. Ce que cela change pour votre gestion des impayés B2B

Pour les TPE, artisans et indépendants

La nouvelle procédure est une avancée considérable pour les petits acteurs de l’économie. Jusqu’ici, beaucoup renonçaient à agir face à une facture impayée par une autre entreprise, faute de temps, d’expertise ou parce que les frais de procédure étaient dissuasifs. Avec un dispositif déjudiciarisé, des frais à la charge du débiteur et un commissaire de justice comme interlocuteur unique, la barrière à l’entrée est significativement réduite.

Pour les PME et les crédit managers

La nouvelle procédure offre une voie rapide et peu contraignante pour les créances commerciales claires. Elle permet de séparer les dossiers simples — créance non contestée, débiteur défaillant mais non en litige — des dossiers complexes qui méritent une stratégie judiciaire complète. Intégrée dans un process de recouvrement amiable suivi de la procédure simplifiée, elle constitue un maillon intermédiaire efficace avant le contentieux.

L’importance d’un dossier bien préparé

Quelle que soit la procédure choisie, la qualité du dossier reste déterminante. Pour bénéficier de la procédure simplifiée, vous devez être en mesure de justifier :

  • D’une facture émise et non contestée au moment de son émission.
  • D’un contrat ou d’une commande matérialisant la relation commerciale.
  • De la preuve de la livraison ou de l’exécution de la prestation.
  • Du caractère échu de la créance (date d’échéance dépassée).

 

Anticiper, ne pas subir

La réforme en cours renforce un message que les experts du recouvrement portent depuis longtemps : il faut agir dès les premiers jours de retard, et non attendre que le débiteur accumule plusieurs mois d’impayés. Plus une procédure est engagée tôt, plus les chances de récupérer la créance sont élevées — et plus les recours disponibles sont nombreux.

 

10. FAQ : vos questions sur la procédure simplifiée créances commerciales

La procédure simplifiée créances commerciales est-elle déjà en vigueur en France ?

Pas encore. La proposition de loi a été adoptée par le Sénat le 29 janvier 2026 à l’unanimité, puis transmise à l’Assemblée nationale le 30 janvier 2026. La commission des lois de l’Assemblée nationale a déposé son rapport le 23 mars 2026. Son adoption définitive et son entrée en vigueur sont attendues prochainement. Nous mettrons cet article à jour dès la promulgation de la loi.

 

Quelle est la différence entre cette procédure et la procédure simplifiée petites créances (< 5 000 €) ?

La procédure petites créances (loi Macron 2015) s’applique aux créances inférieures à 5 000 € entre tout type de parties (y compris particuliers), et les frais sont à la charge du créancier. La nouvelle procédure cible exclusivement les créances commerciales entre professionnels, est applicable quel que soit le montant, et les frais sont à la charge du débiteur. Les deux procédures coexistent.

 

Recouvrement créance commerciale sans juge 2026 : est-ce vraiment possible ?

Oui, c’est précisément l’objet de cette réforme. La nouvelle procédure permet au commissaire de justice de dresser lui-même un titre exécutoire (le procès-verbal de non-contestation, rendu exécutoire par le greffier) sans que le créancier ait besoin de saisir un juge. C’est une déjudiciarisation inédite du recouvrement des créances commerciales en France.

 

Que se passe-t-il si mon débiteur conteste la créance ?

Si le débiteur exprime une contestation dans les délais impartis, la procédure simplifiée prend fin immédiatement. Aucun titre exécutoire n’est délivré. Vous conservez alors tous vos droits pour agir en justice : injonction de payer, assignation devant le tribunal de commerce, référé-provision. La procédure simplifiée ne barre donc pas l’accès au juge.

 

Le procès-verbal de non-contestation peut-il être contesté par le débiteur ?

Oui. Même après qu’il a été rendu exécutoire et signifié au débiteur, ce dernier peut former opposition. Le droit d’opposition du débiteur est maintenu. La procédure bascule alors vers un contentieux classique devant le tribunal compétent.

 

Cette procédure s’applique-t-elle aux créances envers une entreprise en redressement judiciaire ?

Non. En cas de procédure collective ouverte contre votre débiteur (sauvegarde, redressement judiciaire, liquidation), des règles spécifiques s’appliquent : vous devez déclarer votre créance auprès du mandataire judiciaire dans les délais légaux. La procédure simplifiée ne peut se substituer à cette déclaration.

Conclusion

La procédure simplifiée de recouvrement des créances commerciales incontestées représente une avancée réelle pour les entreprises françaises confrontées à des impayés B2B. En déjudiciarisant le recouvrement des créances non litigieuses, en confiant au commissaire de justice la mission de dresser un titre exécutoire sans passer par le juge, et en mettant les frais à la charge du débiteur fautif, le législateur crée un outil accessible, rapide et équitable.

Certes, le texte doit encore être définitivement adopté par l’Assemblée nationale. Mais son avancement législatif remarquable — procédure accélérée, vote unanime au Sénat, rapport de commission à l’AN déposé le 23 mars 2026 — laisse peu de doute sur son adoption prochaine.

En attendant, rappelons qu’un recouvrement amiable bien conduit reste la première arme du créancier. Combiné à une expertise juridique solide, il permet souvent de récupérer la créance sans passer par aucune procédure formelle.

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